Henda, l’affranchie!

En novembre 2015, dix jours après les attentats de Paris, Henda Ayari publiait deux photos sur les réseaux sociaux.  Sur la première, on la voit à 20 ans portant le jilbab et sur la seconde, 19 ans plus tard, elle fixe l’objectif, affranchie, maquillée, portant une veste noire cintrée et affichant un sourire radieux. Les photos à elles seules sont révélatrices, mais le message que lançait Henda au monde entier était encore plus percutant : «  À 20 ans, j’étais jeune et salafiste. À 39 ans, je suis une femme musulmane libre. » pouvait-on lire en légende.

En quelques clics, ces deux clichés ont enflammé le Web cumulant des milliers de partages et de mentions J’aime. Avec cette publication, Henda Ayari prenait position et rejetait l’idéologie extrémiste du salafisme à laquelle elle a adhéré pendant de nombreuses années. « J’ai été très touchée par les attentats du Bataclan; je voulais montrer mon mécontentement en publiant ces photos. » affirme-t-elle.

Henda Ayari n’est pas une extrémiste, ne l’a jamais été, n’a jamais excusé le terrorisme, mais a été une salafiste. Elle a appartenu à la famille des musulmans que l’on peut qualifier « d’ultraorthodoxes » ou d’islamistes, peut-on lire dans le prologue de son livre J’ai choisi d’être libre, paru en 2016.

Mme Ayari, vous avez un passé plutôt particulier qui vous a menée à ce que vous êtes aujourd’hui…

J’ai subi de la discrimination très jeune puisque j’ai grandi dans un quartier où il y avait une forte concentration d’immigrants. Ce fut la même chose au collège, car on a refusé de me donner ma chance. On m’a dit : « Vous allez faire des études professionnelles et une carrière professionnelle », alors que  je rêvais de faire des études littéraires. On m’en a tout simplement empêchée. C’était ce que l’on réservait aux personnes comme moi, issues de l’immigration.  Donc, beaucoup de jeunes à l’époque sont partis dans les filières professionnelles. J’ai poursuivi des études en secrétariat, mais c’était quelque chose qui ne me plaisait pas vraiment.

Après une enfance malheureuse, j’ai vécu un deuil qui m’a profondément bouleversée : le décès de ma cousine.  Je n’avais pas confiance en moi, je me cherchais et ce fut l’élément déclencheur. Un jour, j’ai rencontré une dame qui m’a expliqué que l’islam, le vrai islam était le salafisme, donc pas le petit voile, mais le grand voile noir : le niqab. Lorsque j’ai dit à cette dame que je souhaitais faire des études, elle m’a répondu que je devais obligatoirement me marier. En très peu de temps, tout a été organisé, cela a été très rapide.  Un homme, que je ne connaissais pas, m’a contactée au mois de mai et, en août, nous étions mariés. J’avais également la pression de ma mère qui voulait absolument me marier.

Est-ce à partir de ce moment que votre vie a pris un autre tournant?

Je me suis retrouvée pendant dix ans isolée du monde.  Je n’avais pas le droit d’écouter de la musique, d’aller au cinéma, de sortir toute seule et de faire des choses que j’aimais. Je devais être une femme au foyer et m’occuper uniquement de mon mari et de mes enfants.

Mon mari me maltraitait, il me battait, alors, un jour, j’ai décidé de m’enfuir. Nous devions déménager et nous installer en Arabie saoudite. Avant qu’il fasse les démarches pour quitter le pays, j’ai décidé de m’enfuir avec mes enfants.

Comment avez-vous trouvé la force de vous sortir de cette situation?

Je voulais être heureuse! Je rêvais de partager ma vie avec quelqu’un de gentil qui prendrait soin de moi et avoir une famille. Pendant toutes ces années, je ne croyais pas que je serais capable, un jour, de m’enfuir. Si je partais en Arabie saoudite, je savais que je n’aurais plus aucun droit, que je serais condamnée à être enfermée et soumise. Si je divorçais, c’est lui qui aurait eu la garde des enfants. De toute manière, c’était impossible, car sa famille, qui habitait à côté de ma maison, me surveillait tout le temps. Tout le monde me menaçait et, si je divorçais, on allait me tuer. J’avais l’instinct de survie et j’ai trouvé la force de fuir pour mes enfants.

Il y a un psychologue qui m’a beaucoup aidée à cette époque en me disant : « Vous êtes la seule personne à avoir la clé de votre propre prison ». Lorsqu’il m’a dit ça, ce fut un déclic. Je devais m’enfuir très loin pour éviter que sa famille et lui me retrouvent. Alors qu’il se rendait au consulat d’Arabie saoudite, je suis partie.  J’ai réveillé mes enfants à cinq heures du matin, j’ai pris un taxi et je suis partie à 700 kilomètres de là. Ce fut dur, très dur.

C’était une autre bataille qui commençait…

Oui, je me suis retrouvée toute seule avec trois enfants et je me suis cachée. Après, j’ai réussi tout doucement à me trouver un appartement et à m’installer avec mes enfants. Ce fut encore plus dur, car j’étais dans la précarité et je suis tombée en dépression. J’avais gardé le voile et personne ne m’aidait à ce moment-là. Les gens avaient des préjugés et j’en avais aussi.  J’étais encore salafiste et je les considérais comme des mécréants.

En 2009, je suis tombée plus bas.  J’avais des problèmes de santé et d’argent, je n’avais pas de pension alimentaire et on m’a expulsée de mon appartement puis j’ai perdu la garde de mes enfants. Je n’ai pas eu de contact avec eux pendant deux ans, car mon ex-mari avait réussi à m’interdire de les voir.

L’amour de mes enfants m’a donné la force de me battre. Pour être en mesure de revoir mes enfants, je devais trouver du travail.  J’ai alors retiré le voile pour pouvoir travailler. En juillet 2011, j’ai retrouvé mes enfants. Par la suite, j’ai reçu la proposition du ministère de la Justice pour intégrer l’École nationale des greffes afin de devenir greffière. C’est ce jour-là que j’ai décidé de retirer le voile définitivement.

Est-ce que cette décision marquait votre sortie du mouvement salafiste?

Pas tout à fait.  Je pense que j’ai vraiment quitté le salafisme le jour des attentats à Paris. J’ai compris que c’était grave et que je m’étais trompée complètement pendant toutes ces années. Personne n’était au courant de mon passé, je n’en avais jamais parlé, car j’avais peur qu’on me juge. Toutefois, c’est à partir de ce moment que j’ai décidé de mener un combat contre ce mouvement.

Vous menez un vrai combat puisque vous avez fondé l’association Libératrices.

Cette association a pour mandat d’aider les femmes qui vivent le même genre de situation que j’ai vécue.  L’aide est pour toutes les femmes, de toutes les religions et de toutes les cultures, parce que c’est universel. Je veux envoyer le message aux femmes qu’il est possible de s’en sortir.

À l’aube de la quarantaine, avec toute votre expérience de vie, comment appréhendez-vous le monde maintenant?

Je vis mieux maintenant, car je suis en paix avec moi-même et le monde extérieur. Je regarde les gens comme des êtres humains et non plus comme des mécréants. Ce sont tous ces gens-là, des juifs, des homosexuels, des athées, des agnostiques et des catholiques, qui m’ont tendu la main lorsque j’étais en difficulté. Ils m’ont apporté un soutien moral.

J’ai d’ailleurs créé l’association pour démontrer que ces valeurs sont universelles, pour lancer un appel d’espoir aux femmes. J’aimerais qu’on puisse vivre ensemble en tant que société, qu’on soutienne ces femmes qui sont seules avec des enfants et qui sont en difficulté. C’est dur lorsqu’on est une femme de se reconstruire et d’être acceptée dans la société.

Pour s’en sortir, il faut tout d’abord que les femmes prennent cette décision elles-mêmes. Elles ne doivent pas sacrifier leur vie si elles sont malheureuses. Il est important qu’elles pensent à elles, à leurs enfants, car leurs actions peuvent influencer la vie de ces enfants et elles ont cette responsabilité. Elles doivent avoir confiance en elles et il y a des ressources disponibles.

Peut-on en guérir complètement d’un tel passé?

Guérir, je ne sais pas, mais se reconstruire, oui. J’ai des cicatrices qui ne se refermeront jamais, mais on se reconstruit et on aspire à profiter de chaque instant. On réussit à apprécier les choses simples de la vie. Une fois qu’on a pris le recul nécessaire, on voit la vie autrement. J’ai envie d’aider d’autres femmes à faire ce chemin. Chaque femme doit vivre libre et faire ses propres choix.

Est-ce que la spiritualité est toujours présente dans votre vie?

Maintenant, je fais les choses par amour.  C’est quelque chose de plus intime et de plus profond; c’est moins dans la pratique et l’apparence. Ça m’apaise et m’apporte beaucoup. Cela n’a rien à voir avec mon attitude d’avant, où j’étais dans la haine et l’intolérance. J’ai toujours la foi, mais c’est une foi qui est beaucoup plus spirituelle. Cela m’a rendue une meilleure personne.

Merci, Henda Ayari.

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Valérie Milette

Journaliste

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