Éducation et anxiété de conformiste

Nancy Doyon

La coach familiale, auteure et conférencière

www.sosnancy.com

 

Je suis une éducatrice spécialisée et une coach familiale passionnée par son métier depuis plus de 25 ans. J’ai lu des tonnes de bouquins sur l’éducation des enfants et suivi tout ce qui existait comme formations sur le développement et l’encadrement des enfants. Lorsque je suis devenue une maman, je me sentais bien outillée pour offrir à ma fille un environnement qui lui permettrait de s’épanouir et de devenir une bonne personne. Je m’imaginais alors que, puisque j’avais les bons outils, ce serait facile d’éduquer ma fille.

La génétique étant ce qu’elle est, ma fille a hérité d’un fort tempérament et j’ai eu à gérer de très nombreuses et intenses crises de colère lorsqu’elle était petite. Un jour, alors que j’ai dû, une fois de plus, sortir d’un resto avec une petite poche de patates hurlante sous le bras, l’amie qui m’accompagnait, catastrophée, m’a dit : «  Mon dieu, Nancy! Mais qu’est-ce que tu vas faire avec elle? Tu devrais pourtant savoir comment agir pour faire cesser ses crises. Tu es un cordonnier mal chaussé!

Ce commentaire a eu l’effet d’une douche froide! « Qu’est-ce que je vais faire? », me suis-je demandé. L’éduquer, sapristi!  Ma fille n’avait que 3 ans à l’époque. J’avais donc encore 15 ans devant moi pour lui enseigner la gestion des émotions!  Mais cette situation m’a surtout mis au visage une croyance répandue : un bon parent devrait forcément avoir des enfants qui se conduisent toujours bien. Pourtant, on sait tous que les crises sont totalement normales à cet âge, mais parce que c’était ma fille, elle aurait dû sauter cette étape et se montrer calme et docile en tout temps.

 

 

Bien entendu, nous avons travaillé sur sa capacité à tolérer les frustrations et tout est rentré dans l’ordre avant son entrée à la maternelle. Mais cela m’a ouvert les yeux sur la pression incroyable qui pèse sur les parents et, par ricochet, sur les enfants. Par exemple, lorsque j’étais petite, si je faisais une crise au centre commercial, tous les regards désapprobateurs se tournaient vers moi. Je comprenais alors que ma conduite était déplacée. Maintenant, c’est le parent qui est observé! Et, peu importe ce qu’il fera, il y aura quelqu’un pour juger que son intervention était inadéquate.

Quelques années plus tard, alors que ma fille avait environ 9 ans, à la remise du bulletin, son enseignante m’a dit : «  Ah ! Emmanuelle! Elle est tellement gentille, cette enfant-là !  On ne l’entend pas. Je n’ai jamais à intervenir. Je pourrais presque l’oublier tellement elle est sage. Vous pouvez être fière d’elle. » Pardon?  Vous aimez ma fille parce qu’elle se déguise en plante verte dans votre classe et se fait oublier! Je devrais être fière parce que ma fille ne dérange personne!  Et qui se demande si elle est heureuse? Une fois de plus, j’étais confrontée à cette image populaire du « bon parent qui élève un bon enfant sage et docile ».

Ce soir-là, nous avons eu une bonne discussion, ma fille et moi, sur cette pression qu’elle se mettait d’être toujours parfaite et de ne commettre aucune erreur.  Depuis ce temps, je ne cesse de lui rappeler d’être elle-même, de ne pas avoir peur de décevoir, de se permettre  de faire des erreurs du moment où elle en assume les conséquences. Parce que le conformisme, ça paraît bien, mais ça étouffe la personnalité et la créativité !

Mon travail m’amène également à observer que de plus en plus d’enfants se retrouvent avec des diagnostics et des étiquettes d’enfants à problème et ce, de plus en plus tôt dans leur développement. Dès la garderie, lorsqu’un enfant fait un peu plus de crises de colère que la moyenne, qu’il semble dans la lune, qu’il socialise peu ou qu’il a du mal à partager les jouets, on tire la sonnette d’alarme. L’intention est bonne, bien sûr; on veut intervenir tôt pour optimiser les chances de réussite de l’enfant. Par contre, beaucoup de parents comprennent alors que leur enfant est « défectueux », qu’il a un problème et n’est pas normal. Ils s’acharnent alors à le faire rentrer dans le moule, mais le moule de l’enfant normal semble, quant à lui, rétrécir de plus en plus.

Les enfants deviennent donc, en quelque sorte, notre « bulletin de parents ».  Et quand notre enfant adopte des comportements dérangeants, nous nous remettons vite en question : Qu’ai-je j’ai fait de travers? Que dois-je faire pour faire cesser illico ces mauvais comportements? Comment dois-je m’y prendre pour que mon enfant rentre vite dans le moule de l’enfant sage et docile?  Nous avons parfois tellement peur que notre marmaille ne soit pas aimée de tous que nous pouvons facilement tomber dans le piège d’exiger d’elle un conformisme exagéré et étouffant.

Devant cette pression, certains enfants se rebellent et s’opposent alors que d’autres développent une peur exagérée de déplaire et carburent à ce que j’appelle de « l’anxiété de conformisme ».  Je parle ici des enfants sous tension.  Ceux qui obéissent sagement et s’obligent à adopter un comportement exemplaire en tout temps dans l’espoir de répondre aux attentes des adultes et d’être aimés de leurs parents exigeants. Ceux qui craignent sans cesse de commette un faux pas et d’être pris en défaut. Puisqu’ils répondent généralement bien aux attentes des adultes, les parents et les enseignants tiendront à encourager et gratifier ces comportements exemplaires et multiplieront les récompenses et les commentaires de valorisation. En vieillissant, l’enfant risque donc de décoder le message suivant : « Mes parents m’aiment parce que je suis obéissant et que je fais ce qu’on attend de moi. Je suis un « bon enfant » quand j’adopte un comportement exemplaire et, si je commets une erreur, ils seront déçus de moi et je risque le rejet. »

Bien entendu, c’est notre rôle de parent que d’encadrer nos enfants, de leur enseigner les bons comportements et de les guider afin d’en faire des personnes respectueuses et gentilles. Toutefois, je crois qu’il faudrait doser un peu.  Je crois qu’il faudrait leur donner le temps de se développer, d’expérimenter et, surtout, qu’il faudrait leur donner le droit de faire des erreurs et d’en assumer les conséquences. Ainsi, ils apprendront à réfléchir avant d’agir et développeront leur jugement, leur sens des valeurs et leur personnalité plutôt que de simplement obéir aveuglément aux personnes en autorité.

Également, il faut leur faire confiance et être rassuré sur notre style d’éducation. Ce n’est pas parce que Justin pousse et frappe les copains de la garderie qu’il deviendra violent et ce n’est pas parce qu’Anne-Sophie est dans la lune qu’elle a un déficit d’attention.

Finalement, il faut aussi choisir nos priorités dans l’éducation de nos enfants et ne pas tomber dans le piège de relever chacune de leurs erreurs ou d’intervenir sur tous les comportements indésirables. Plusieurs choses se régleront d’elles-mêmes en vieillissant et on peut aussi repousser à plus tard certains apprentissages.

J’aime répéter qu’on a 18 ans pour élever un enfant, alors pas de panique!

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