La beauté a-t-elle un âge?

C’est en tant que journaliste que la Québécoise Arianne Clément a commencé à s’exercer à la photographie et c’est cette expérience qui l’a poussée à faire une maîtrise en photojournalisme à l’Université des arts de Londres.

Au cours de ses nombreux voyages à l’étranger, elle a développé un style photographique qui se situe à la rencontre de l’art et du documentaire. Du Grand Nord à la Côte Ouest, de l’Amazonie à l’Europe de l’Est, de l’Argentine à l’Irlande, ses sujets de prédilection sont demeurés les mêmes : les oubliés, les exclus, les marginaux.

Depuis maintenant quatre ans, Arianne s’intéresse aux gens « invisibles » de sa propre communauté. Elle consacre son art presque exclusivement aux personnes du troisième âge; son approche et l’expertise qu’elle a développées confèrent à son travail une profondeur et une authenticité inégalées. C’est avec ses images d’aînés qu’elle a récemment participé à de nombreuses expositions et obtenu une bourse du Conseil des arts et des lettres du Québec pour réaliser le reportage 100 ans, âge de beauté.

Arianne Clément, un projet de femmes centenaires a fait éruption dans votre vie. Racontez-nous les circonstances.

C’est par le biais de la Collection Saint-Amour, une collection qui comporte une série d’objets ayant appartenu à une famille de cultivateurs de la Montérégie, que le projet a vu le jour. Depuis longtemps, je voulais aborder le sujet des femmes de ma région, plus précisément les femmes qui portent la mémoire de la condition féminine du dernier siècle, mais c’était flou. Plus je rencontrais ces femmes merveilleuses issues du projet Saint-Amour, plus se clarifiait le sujet : chacune d’entre elles était préoccupée par son apparence devant la lentille.

La direction à prendre était alors toute tracée : 100 ans, âge de beauté! Mes rencontres avec ces femmes d’histoire, leur conjoint et leur famille se sont déroulées tout en douceur et en anecdotes savoureuses. Des liens se sont créés. De la complicité aussi. Malheureusement, certaines sont maintenant décédées.

Je suis heureuse de dire que, grâce aux différents prix remportés, tels que le grand prix de Regard sur le monde, un concours nord-américain de photos, et une mention d’honneur du Salon de la photographie en Slovénie, l’exposition voyage! En plus d’être présentée à plusieurs endroits au Canada, elle le sera aussi en Belgique, en Grèce, en Serbie, en Bosnie et à Los Angeles.  C’est une très belle fenêtre sur l’histoire des femmes centenaires de chez nous!

Que retient-on d’une telle expérience? De cette proximité avec ces femmes de tant de vécu.
Les souvenirs les plus heureux et les avantages retirés de cette expérience vont bien au-delà du résultat de l’exposition ou des prix qui ont été gagnés! Bien sûr, c’est extrêmement agréable de recevoir toute cette visibilité et cette reconnaissance des pairs et du grand public.  Mais ce qui m’a donné le plus de satisfaction, c’est davantage le temps passé en compagnie de chacune de ces femmes extraordinaires. Écouter, échanger et rire avec elles, parfois même pleurer, tout cela a laissé en moi une marque indélébile d’une grande humanité touchante.

Je me suis rendu compte que leurs histoires, toutes différentes, ont ces éléments en commun : la vérité et l’authenticité. Maintenant, ces femmes n’ont plus rien à cacher! Elles sont vraies! Elles veulent rire?  Elles rient. Elles souhaitent danser?  Elles dansent.  Elles veulent prendre un petit verre de scotch?  Elles boivent.  Elles désirent fumer?  Elles fument.

D’ailleurs, une photo, que j’ai prise dans le cadre d’une autre collection que celle de 100 ans : âge beauté, a déjà créé un grand remous!  Ce fut celle de cette dame admirable au regard provocateur qui fume et qui, en même temps, porte un tube d’oxygène pour faciliter sa respiration. Quel contraste! Cela lançait un message bien clair : « Je fais ce que je veux! » J’aime beaucoup cette photo.

Vous parlez de contrastes. Vous affectionnez beaucoup la texture, l’ombre, la lumière, le noir et le blanc. Vous dites que la beauté est en toute chose même si, parfois, la vie est impitoyable. Expliquez-nous ce point de vue.

Mon désir est de trouver l’humanité en toute chose, de présenter la beauté même si ce n’est pas nécessairement ce qui est capté au premier regard. J’aime aborder les problèmes sociaux comme les causes environnementales, les sans-abri ou les peuples autochtones. J’aime présenter ce qui est marginal.  Je cherche à remettre en cause le système établi. Il y a tant de beauté et de charisme dans la différence!

La création de contrastes offre une si belle perspective : l’attrayant et le rébarbatif, la sérénité et l’affliction, la beauté de la vie et son impitoyable cruauté.  Par exemple, l’âme des sujets observés dans le regard lourd et fatigué d’un arrière-grand-père qui tient dans ses bras son arrière-petit-fils aux yeux pétillants…  Il y a toute une histoire dans cette seule image!

Même si mon propre regard change avec le temps, je ne me lasse jamais de mettre en perspective ces tranches de vie, ces moments d’histoire captés sur le vif.  Je me souhaite encore de nombreux périples où je pourrai mettre en valeur ma sensibilité par l’entremise de la photo! Je me sens tellement privilégiée.

Après un projet aussi humaniste, est-il difficile de passer à une autre aventure?

En fait, je n’en étais pas à mes premières tentatives avec ce groupe d’âge. J’ai déjà réalisé d’autres projets de la sorte.  Et, à mon grand bonheur, je m’apprête à amorcer un autre très beau projet qui impliquera les messieurs qu’il ne faut surtout pas oublier.  Le sujet portera sur l’exploration de l’amour et de l’intimité des couples de plus de 90 ans. Pour réaliser ce projet, je prévois suivre une dizaine de couples sur une période d’environ trois ans. J’aimerais connaître leurs rituels de tendresse, de séduction et de sexualité. Je serai ravie de les accompagner dans leurs petits gestes au quotidien.

Au bout du compte, je réalise que je suis extrêmement privilégiée d’avoir un accès à tant d’intimité et c’est avec beaucoup de respect que j’établise des liens avec ces personnes avec qui je partage le quotidien depuis si longtemps.  J’ai donc cette responsabilité de produire des photos qui seront porteuses de messages, d’histoire et d’authenticité. Elles feront partie d’un legs aux générations suivantes.

Avec le temps, j’ai aussi réalisé une chose : l’une des raisons qui motivent mon intérêt de créer d’aussi beaux souvenirs pour les personnes plus âgées et leur famille est probablement due au fait que j’ai eu le bonheur d’être très proche de ma grand-mère.  Tous mes projets sont un hommage à cette femme magnifique qui, toute sa vie, a refusé de se faire photographier.  Quel paradoxe!

Jeune et belle, c’est avec une grande sensibilité au cœur qu’Arianne Clément s’est donné la mission de mettre en valeur le vécu gravé dans les rides des personnes centenaires.  Pour elle, hors de tout doute, la beauté n’a pas d’âge.

Merci, Arianne Clément.

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Dany Lizotte

www.perspectivealtitude.com

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